JE SUIS ARRIVÉE EN FRANCE LA TÊTE RASÉE

J’avais douze ans. Côte d’Ivoire derrière moi, la France devant, et le crâne rasé.
Ma mère a fait ce que beaucoup de mères africaines auraient fait à sa place. Elle a voulu que ça repousse, et vite — pour que j’arrête de ressembler à un garçon manqué. Pour que je fasse plus fille.
Moins vilaine, comme on dit chez nous.
Et dès que ça a repoussé un peu, elle m’a emmenée me faire défriser.
Ensuite il y a eu un tissage. Et ensuite il y a eu le mal. Pas une gêne — le mal, celui qui te réveille, celui qui tire à la racine toute la nuit, et que tu n’oses dire à personne.
Parce que c’est bien connu : il faut souffrir pour être belle.
Deux jours. J’ai porté ce tissage deux jours.
La deuxième nuit, j’ai pleuré jusqu’au matin. On m’avait expliqué qu’il fallait tenir — j’ai eu raison de ne pas tenir.
On a coupé. Et c’est en coupant qu’on a vu la plaie.
Défrisage, puis tresses, puis tissage bien serré. Mon cuir chevelu avait encaissé les trois. J’avais treize ans.
Et c’est là, devant une tête recommencée pour la deuxième fois en trois ans, que j’ai décidé de me réinventer.

De ne plus me laisser mener par les diktats d’une société qui n’en avait rien à faire de mon mal. D’arrêter d’attendre qu’on m’explique, aussi — parce que personne n’allait le faire. Ni le salon, ni l’étiquette, ni les magazines.
Alors si tu as déjà pensé que le problème, c’était tes cheveux — ou ta texture, ou même ton origine — je te le dis tout de suite : ce n’est pas ça. Personne ne t’a appris à te lire. Ce n’est pas du tout la même chose, et ça se répare.
Et je sais de quoi je parle. J’ai été une petite fille noire dans une société coloriste. Cette crise-là, on l’a toutes traversée — et aucune de nous ne l’a inventée toute seule.
LA FILLE TÊTUE
Pour être honnête, j’avais déjà le terrain. En Côte d’Ivoire, j’étais l’enfant qui touche à tout ce qui pousse, qui demande pourquoi trois fois de suite, et qu’on appelle têtue — chez nous, ce n’est pas tout à fait un compliment.
Ce qui est drôle, c’est le nom qu’on m’avait donné. Boblin. C’est du gouro, une ethnie et une langue de Côte d’Ivoire, et ça veut dire la fière, la têtue — celle qui se suffit à elle-même.
La têtue était donc déjà dans mon nom. On me baptise avec, et ensuite on passe des années à me le reprocher.
Sauf que la têtue, en France, s’est mise à retourner les paquets.
Pas par science. Par méfiance, d’abord. Puis par curiosité, parce que je voyais revenir les mêmes mots sur des produits qui n’avaient rien à voir, et que je voulais savoir lesquels mentaient.
Et un jour tu comprends que sodium palmate veut dire quelque chose de précis. Qu’une huile ne peut pas hydrater. Que ce qui part dans l’eau ne part jamais dans l’huile. Que le mot « nourrir » sur un flacon ne veut strictement rien dire.
Je n’ai pas tout compris du premier coup, hein. J’ai fait macérer des feuilles dans de l’huile pendant trois semaines pour obtenir, au bout du compte, de l’huile qui sentait le foin. J’ai DIRECTEMENT jeté le bocal — et j’ai appris plus ce jour-là qu’en six mois de vidéos.
Et pourtant, des salons, je n’en ai presque pas vus.
Je suis arrivée à douze ans, j’en ai bientôt trente. Quatre fois dans un salon de coiffure en France. Quatre, maximum, en dix-huit ans.
Pendant les seize années qui ont suivi ce tissage et mon retour au naturel, j’ai tout fait moi-même. Mes routines. Mes produits. Mes recherches. J’ai testé, raté, recommencé, testé encore.
Avec une vie bien remplie et un budget limité, j’ai simplifié. Et simplifié encore. Jusqu’à une routine qui tient en trois gestes.
Aujourd’hui je suis une lazy naturelle et je l’assume complètement. Je fais le strict minimum, et mes cheveux vont bien.

Ce n’est pas un aveu honteux, c’est la seule chose que je veux te transmettre : fais-en moins, mais sache ce que tu fais.
On aime nous faire croire que si nos cheveux ne vont pas droit , c’est par ce qu’on ne leur consacre pas assez de temps. Mais C’est faux.
Et c’est très pratique pour ceux qui veulent te vendre tout un magasin — sur ta tête, et sur celle de tes proches.
Une dernière chose, et c’est la plus importante de cette page.
Tu ne me verras jamais me moquer de quelqu’un ici. Ni de celle qui défrise, ni de celle qui porte des perruques, ni des mères.
Ma mère m’a emmenée me faire défriser. Et quelques années plus tard, quand j’ai voulu acheter une crème éclaircissante pour ressembler à ce qu’on m’avait appris à trouver plus beau, c’est elle qui a dit non. Fermement.
Ma mère ne faisait que jouer avec les cartes qu’on lui avait données — comme nous toutes, en fait.
Ici, on démonte des croyances. On ne démonte pas les gens.
Parce que le problème n’a jamais été ta mère. Ni toi. C’est un marché qui a besoin que tu te trouves un défaut, et qui compte sur une seule chose : que tu ne saches pas lire ce qu’il te vend.
Tant que ça dure, il gagne. Sur toi, et après toi sur ta fille.
Alors à partir d’ici, tu apprends à lire. Et tu ne le fais plus toute seule.
ET PUIS IL Y A L’ENTRE-DEUX
Chez les Ivoiriens, on m’appelle « la Française ». Chez les Français, je suis « l’Africaine ».
Les deux le disent gentiment. Et les deux disent exactement la même chose : tu n’es pas tout à fait d’ici.
Je suis née là-bas, j’ai grandi ici, et je passe ma vie entre les deux — dans les plantes comme dans le reste. Quand je lis un rite au Brésil ou au Mexique, j’en reconnais la moitié. Quand je retourne à Abidjan, je ne suis déjà plus tout à fait d’Abidjan.
Et le jour où j’y retournerai avec mes enfants — ivoiriens, nés en France — on leur dira exactement ce qu’on m’a dit. Et même dans la diaspora on le dit déjà.
C’est aussi pour eux que j’écris ici.
Si toi aussi on t’a rangée dans une case. On t’a laissée sans savoir de toi , Tu achètes ce qu’on te dit d’acheter, tu appliques ce qu’on te dit d’appliquer, et tu n’as aucun moyen de vérifier mais que tu veut reprendre le pouvoir sur ton savoir et le transmettre a tes proches , tu est au bon endroit.
Alors ici, on travaille. On retourne les paquets et on lit les listes ligne par ligne. On regarde ce qu’une plante nous apporter en fonction de nos besoins . On apprend le nom latin pour mieux les identifier partout dans le monde. On parle de ton cheveu, de ta peau, de ton corps — avec les mots exacts, ceux que personne n’a pris le temps de t’apprendre et de partager avec toi.
Parce que tous comme les plantes chacune de nos differentes et de nos emot nous defini et elles merite une attention.
Pourquoi j’ai ouvert Palmities, c’est une autre histoire, et elle commence avec notre nous intérieur . Elle commence avec notre désir d’être VU pour qui nous sommes . Mais aussi de savoir qui nous sommes et ce que nous voulons etre Naturellement.

